Le destin pas du tout fabuleux de Habiba A. (IV) suite et fin

C’est le matin Habiba se réveille. La fille fardeau est courbaturée ; elle a mal à certaines parties de son corps. La nuit a été mouvementée. Et elle a sa tête des mauvais jours. Déjà qu’elle était moche et elle devait l’être encore plus ce matin. Le serveur lui dit qu’il ne pourra pas la garder une autre nuit, que maintenant elle devait rentrer chez ses parents, aller chez une amie, qu’elle devait taba3ad 3alih el bla. C’est peut être pour cela qu’il ne voulait plus d’elle ; il avait découvert ses défauts à la lumière du jour, le matin : ses yeux gonflés, sa bouches sèche, ses cheveux en bataille ; et elle ne lui plaisait plus. Quand elle était encore une petite fille, elle s’en foutait un peu d’être belle ou non le matin, maintenant qu’elle se sentait femme, la question de sa beauté était devenue une question existentielle. Une de ces questions que l’on se pose dès le matin et qui ne nous quitte plus quand on est face à l’autre. Habiba se lève pour se laver le visage. Le miroir pourri ne lui laisse rien entrevoir. Elle se sent sale, elle ne s’est pas changée depuis hier soir. Elle ne peut pas se laver. La chambre empeste toujours et il fait toujours aussi chaud même de bon matin. Il fut un temps où elle avait une armoire de vêtements, un lit et des draps propres. Mais elle était riche ou presque peu après tout ce qu’elle a dépensé hier. Tous les lendemains des riches futurs pauvres étaient-ils comme ça ? Il faut quitter la pièce. Le serveur va la laisser. Une histoire d’amour à peine ébauchée que déjà finie… Habiba ne sait pas où aller. Comme la journée sera longue. « Za3ma nemchi el tounes ? » Mais elle ne connait rien de Tunis. Peut être en fin d’après midi, quand elle n’aura plus où aller, elle prendra le bus et partira. Elle prend el sac el plastique son portable et sort avec le serveur. Il avait peur et Habiba le sentait. « za3ma loukene darkom yelkawni ma3ak ; si on rencontrait un de tes cousins ?si la police tagabedh 3alaya… » et Habiba souriait d’être soudainement le centre d’intérêt de tout le monde. Habiba ja3et, le jeune homme passe chez el 3attar, lui achète deux break, zouz tawabe3 président (carré svp), du yaourt à boire, une bouteille d’eau et noss baguette pour la route. Il lui tend le sachet en plastique, là il lui dit au revoir et s’en va chez ses parents. Malla belya !!! Habiba est à nouveau seule. Elle traine par ci par là. Puis elle décide de retourner el jardet sidi salem pour manger un morceau et réfléchir un bon coup à ce qu’il faut faire. Elle compte ses sous, il lui restait 20 dinars ou choya sarf. Que faire pour survivre ? Aller voir les gens et leur demander des sous ? Aller travailler comme bonne chez une famille et leur dire qu’elle est orpheline. Mais Bizerte est si petit et tout le monde connait la mère et les oncles. Elle doit aller à Tunis là personne ne la connait et là elle pourrait refaire sa vie et vivre librement. Mais en attendant de préparer son départ, où aller et que faire ? Elle prend son petit répertoire Barbie, à moitié décollé. Sur la couverture en plastique, on voyait Barbie marra teghmez malla tedh7ak selon l’angle d’inclinaison du carnet. Elle regarde le nom de ses amies et leurs numéros de téléphone. Elle feuillète « Je t’aime comme une fleure, mais la fleure pour la tère et toi por mon cœur… » « illa sadikati Habiba :I lov you » « habiba, haboubti,ya sa7ebti ya ma7boubti… ». Elle sait que malgré les pétales séchés sans d’autre couleur que la colle, les petits cœurs sur les « i », les « je t’aime come une cigaret, je te fime et je te jet » elle n’avait pas de vraie amie. Mais que faire ? En attendant de partir, elle doit au moins passer la journée chez une d’entre elles. Habiba trouve enfin entre deux cœurs et une fleur le nom d’une de ses copines en qui elle peut avoir confiance ou presque. Elle l’appelle, sa copine lui dit qu’elle pouvait venir. Habiba est heureuse. Elle va pouvoir enfin se reposer, laver ses vêtements qui sècheront rapidement à cause de la chaleur, faire une toilette sommaire et repartir à Tunis. La copine habite à coté de la gare routière ça tombe bien. Habiba évite de traverser el bata7, el mo3temdya où travaille sa mère est à côté de plus tous ceux qui sont là bas la connaissent. Elle passe par les ruelles, Bab el Remel, ensuite Zelez puis jardet el baladya. Elle court, le pas léger, elle a hâte d’arriver chez son amie, de se reposer et partir à tout jamais ; plus jamais personne ne la trouvera, plus jamais personne ne la dérangera. Elle sera à partir de cette après midi, libre à tout jamais. Elle arrive enfin près de la gare… puis elle arrive chez sa copine, son sachet Magasin Général en main. Ouf !!!! Personne ne l’a vue. Elle monte les escaliers frappe à la porte. Sa copine lui ouvre. Habiba lui demande si elle est seule. Habiba tadh7ak men 3iniha. Sa copine traverse le couloir, Habiba lui raconte à toute vitesse comment elle s’est enfuie de la maison et que cette après midi elle part à tout jamais et qu’elle est enfin heureuse. Habiba entre dans le salon en n’arrêtant pas de parler. Sa copine se tait. Habiba lui demande ce qui se passe, puis s’arrête d’un coup. Elle est comme paralysée, elle ne peut plus bouger. Sa mère bondit comme une furie, se jette sur elle « ya 9a7ba ya bent el keleb !!! » Habiba n’entend rien, Habiba sent que tout s’écroule autour d’elle, elle ne sent pas les coups, elle ne sent pas les gifles, elle n’entend pas les insultes. Elle se réfugie comme toujours dans sa carapace imaginaire et plus rien n’existe. Elle pleure au fond d’elle-même. Son cœur pleure en silence et ses larmes ne montent pas. Sa copine l’avait trahie. Elle ne partait plus à Tunis, elle n’était plus heureuse. Elle restait en prison parmi les siens. La mère la secoue, où étais-tu fille de pute, wine mechit wine bet ?elle la frappe partout, sur le visage, sur son pauvre corps, et Habiba se recroqueville et ne pleure pas. « 3amatli el fadhaye7 devant mon mari et devant les gens !!! » voilà tout ce qui lui importait, son mari et les gens, a-t-elle seulement pensé à elle ?A ce qu’elle pouvait sentir, à sa tristesse, à sa solitude. « Je te déteste maman, toi tes enfants, ton mari et les gens, je vous déteste tous !!! » une autre claque la laisse sans voix et complètement sonnée. Puis après elle ne se souvient plus comment ça s’est passé, son oncle est venu la chercher, il l’a emmené chez lui, là il l’a battu à mort sous le regard des autres oncles et de la mère. Elle n’a rien fait. Elle n’a pas réagi. Peut être était-elle triste au fond mais elle ne l’a pas montré. Puis on a appelé le père du Sahel. Et les coups ont continué. Habiba ne sentait plus rien. Elle ne bougeait plus, elle ne réagissait plus. A quoi bon, elle était morte dans sa tête. On l’a emmené au gynéco, pour voir si elle était vierge. Habiba n’a même pas réagi face à cette nouvelle agression envers sa féminité… Le père ne voulait plus d’elle et elle non plus d’ailleurs. La mère trop attachée à son mari et ses enfants tenait trop à son couple pour accepter que sa fille vienne mettre en péril sa vie de famille. La grand-mère ne voulait pas assumer sa responsabilité. Les oncles non plus. Pour la frapper, ils ont toujours été présents mais ce n’était pas à eux de l’aider ni de l’héberger. Tout se passait comme dans un rêve. Habiba était absente, on décidait pour elle. Enfin après réflexion, une de ses tantes qui avait une ferme dans les environs de Bizerte se décida bech ta3mal el khir et l’hébergea. C’était le moindre mal pour Habiba. La grande tante n’habitait pas seule, il y avait son fils, sa femme et ses 4 enfants, sa fille divorcée, son autre fils et certains paysans qui passaient la nuit là bas des fois. Une personne de plus ou de moins ne changeait absolument rien pour la Grand-tante. Aujourd’hui, Habiba est toujours dans son état de léthargie. Elle me dit souvent qu’un jour elle va mourir ou partir, c’est pareil au final. Elle dit qu’elle n’aime ni ne déteste plus personne. Elle déteste sa mère peut être. Mais la famille elle n’éprouve rien pour elle, c’est comme si elle n’existait pas. Même sa tante qui l’a hébergée et illi lakat fiha el khir. Elle a repris le chemin de l’école. Elle se dispute toujours avec les collégiens, se fait renvoyer 3 jours, vole les bijoux dans l’armoire de la femme du cousin et frappe ses enfants … il lui arrive de fuguer, d’aller dormir chez les parents d’un de ses camarades de classe, de mentir à tout le monde, de dire qu’elle n’a pas de famille, de raconter au surveillant général, que sa famille est morte et qu’un jour elle partira sans retour…

2 commentaires:

Anonyme a dit…

histoire très touchante, ta7amam el 9alb

Emma Benji a dit…

Waw... quelle histoire
et tu le connais comment cette fille?