Mon cul ! Voila ce qui lui manque ! Seulement mon cul ! Uniquement ! Tout bêtement ! Quelques centimètres de peau dans toute cette personne qu’il prétend aimer à en mourir.
Mon cul !
Il a tout arrêté pour moi. Il est rentré.
J’ai acheté une robe. Sublime comme moi.
Je me suis maquillée.
Je me suis coiffée.
J’ai mis des talons.
J’ai dit oui.
J’avais même mis du hénné, du harkouss, du sinouj, du tfall, du souek, tout, tout, tout. Je les ai toutes écoutées, ma mère, ma grand-mère, mes arrière-grands-mères toutes réveillées pour l’occasion, mes tantes, ses sœurs, ses belles-sœurs. Toutes.
Ta courtisane, je serai ta courtisane.
J’ai mis une jarretière. Il me l’a arrachée avec les dents.
Dans l’avion qui nous menait vers « le plus beau littoral du monde », pour la première fois depuis que je le connais, il s’est assis avant moi. Il a rempli son verre en oubliant le mien. Il a mis son iPOD. Les deux écouteurs, sur les deux oreilles, pour la première fois.
Dans notre suite magique, il m’a fait l’amour en dix minutes puis il a allumé la télé, toute la nuit. Je déteste la télé. Je déteste le bruit la nuit. Il le sait, depuis les huit années qui ont vu naître et grandir notre amour.
Amour mon cul !
Fallait pas les lire ces milliers de livres. Fallait pas larmoyer comme une conne devant ces téléfilms dont M6 nous gave pendant qu’on digère le déjeuner.
« Aiech benti, henni rouhek ». Toutes me l’ont répété. Les mêmes qui étaient fières de ma beauté vendue au rabais sous ce tas de broderies et de strass. Je ne vais pas vous en refaire la liste. Vous les connaissez déjà. Vous avez les mêmes chez vous.
Je me suis dit « barra nhenni rouhi, ce qui est fait est fait ». J’ai pris ma plus belle lingerie, pleine de froufrous, de dentelles, de tulles. Je ne vous dirai pas son prix. Il est indécent ! Comme moi, indécente, pendant que lui faisais l’amour. Lui, il me baisait, il me niquait, il me fourrait, il me lustrait, bourré de la bouteille de champagne hors de prix que j’avais mise sur ma plus belle nappe, qu’il a bu dans mon plus beau cristal, après m’en avoir versé quelques gouttes, puis en oubliant de m’en reverser. Pressé d’en finir. Pressé d’en jouir. Pressé de s’endormir.
Le matin, j’ai ramassé mes dentelles indécentes qui trônaient au milieu de ses chaussettes.
J’ai ramassé toutes les bougies parfumées que j’avais mis une heure à disposer dans toute la maison. J’ai nettoyé ma belle nappe. J’ai lavé mon cristal. J’ai préparé le déjeuner. J’ai pris une douche. Je lui ai repassé une chemise. J’ai plié le linge. J’ai mis la table. J’ai sorti le chien. J’ai fait les courses.
Fech taamel ? Kaada nhenni fi rouhi.
Je suis rentrée. Il était sorti.
Je me suis assise dans le flot de lin de notre lit, regardant les tas de vêtements sales qu’il ne ramasse jamais. Le tas de chaussettes. Le tas de caleçons. Le tas de chemises. Le tas de merde.
Son téléphone a sonné à côté de moi. Il l’avait oublié. Je l’ai pris. Pour la première fois, j’ai fait ce que des millions de femmes font à travers le monde. J’ai ouvert sa messagerie. Message envoyé : « Tu me manques ». Message reçu : « Toi aussi ». Message envoyé : « Tes cuisses serrées autour de moi me manquent». Pas mon numéro.
J’ai pris mon téléphone. J’ai fait ce que des millions d’hommes font à travers le monde. Un numéro au hasard de mon répertoire.
J’ai pris mon indécence avec moi. Toute. Celle que j’avais oubliée. Celle que je n’avais plus. Mon indécence gracieuse. Avec elle mes dentelles précieuses. Dans un autre lit. Dans une autre vie. D’un coup, tout m’est revenu. Mes commérages avec mes copines. Mes lectures érotiques. Les films honteux. Mes lits solitaires et impudiques.
A moi on ne le pardonnera pas. Alors on ne le saura pas.
Tous les soirs quand il rentre. Je fais semblant de l’aimer.
Toutes les nuits. Je lui fais l’amour.
Nhenni fi rouhi.
Lui il me bourre.
Je me maquille. Je me coiffe. Je mets des talons. Il ne me voit plus. Je ne le vois plus. Deux fois par an, il m’apporte un cadeau. C’est toujours plus cher. C’est toujours plus beau. C’est toujours plus inutile. Un parfum, un bijou, un autre bijou, de la soie, du cuir. Toujours le même jour, de la même manière. Avec le même sourire. Les roses. Plus jamais une seule. Des objets. Froids. Sentant le neuf.
Ensuite, le quart d’heure de baise réglementaire. Puis la télé. Putain de télé."
"Un autre homme, une autre chance"...