Les secrets, el dowaha de Raja Amari, Une liberté tachée de sang.


Le film annonce la couleur dès le départ, rouge sang blessure de Aïcha, alias Hafsia Hersi, revendiquant une féminité étouffée par la matriarche (Wassila Dari), étouffée par le château. Un château hanté par des figures féminines dérangeantes, un château hanté par les non dits et dans lequel se meuvent des ombres comme des silences qui n’attendent que d’éclater comme un tabou. Le château met en scène ses dichotomies, celles des sentiments refoulés ou exacerbés, lieu de liberté, pour des amants cachés, lieu de claustration pour ses recluses et leurs désirs inavoués. Ce château rappelle étrangement le château des reines mortes, dans lequel Gauvain rencontre sa mère et celle du roi Arthur. Un lieu peuplé de visions étranges et cauchemardesques d'outre tombe mais qui glace le sang parce que la réalisatrice ne peint pas mais esquisse par traits le portrait de trois femmes aliénées par la solitude et un secret. Nul vivant n'échappe du royaume des morts, seule Aicha, bébé/femme endormie, considérée comme morte par sa vraie mère avant même de naître.
La salle de bain est le lieu intime celui de la féminité refoulée de Aicha qui se rase les jambes en cachette au risque de se blesser, celui où la matriarche redevient femme pour quelques minutes, le temps d’arranger ses cheveux ou de fumer un bout de cigarette. C’est le lieu où Radia (Sondos Belhassen) s’enferme pour se caresser et redevenir femme, le temps d’un orgasme. C’est le lieu où se rebelle Selma et tente de s’échapper, c’est le lieu où l’on découvre sa nudité de femme et où l’on apprend que Radia est un jour tombé enceinte et que sa mère l’a débarrassée de l’enfant, débarrassée, métaphore obsédante de la répulsion d’une mère envers le fruit d’une relation incestueuse et qui aurait disparu si ce n’est le fruit de l’inceste lui-même qui découvre la mort du bébé puis s’affranchit de la tutelle matriarcale par le sang. Un secret, une berceuse, l’histoire d’un inceste, un père enterré, une fille emmuré dans des silences mais qui n’attend que d’être femme pour se libérer. Aicha rêve de liberté, rêve de devenir Salma (Rim el Bena) belle comme elle, libre comme elle mais tout juste Aicha est-elle, son alter égo déficient. Electre et Clytemnestre. Un univers de femme, oppressant qui met en place lentement, dans sa frustration, tous les éléments dignes d’une tragédie antique. Raja Amari serait-elle rattrapée par les démons austères et silencieux de son enfance ? Elle signe un thriller psychologique poignant qui dénonce au delà de l'espace confiné du château que la femme pour être doit parler. Raja Amari nous peint des tabous tout en finesse, bien loin des clichés du cinéma tunisien pour qui mettre en scène la femme se limite à montrer un sein que l'on ne saurait voir tellement on l'a vu.
Le film resserre son étau lentement autour des personnages, autour du spectateur, qui essaie de comprendre au détour d’un regard ou d’un aveu échappé jusqu’à l’apothéose finale, la mort de la mère castratrice, son silence éternel et la liberté de Aicha tachée de sang. Le corps a parlé.

« Je ne suis pas une femme à votre disposition »