L'affaire Persepolis et Nessma ou les méandres d'une guerre fratricide


Le procès qui se tient demain au tribunal à Tunis au sujet de l’affaire Persopolis sera l’un des procès plus importants qui illustrera la frontière entre liberté artistique et jugement moral ; Nul n’ignore en effet les enjeux idéologiques qui ont poussé Nessma à projeter le film quelques jours avant les élections et ni les enjeux de ceux qui ont crié au scandale en brûlant tout sur leurs passages, exhortant les gens à voter Nahdha afin de contrer les ennemis de l’Islam qui non seulement envahissaient les rues mais aussi la télé… Ce procès nous instruit sur deux visions de la société entre lesquels la fetna provoquée par des partis conservateurs n’a fait que creuser l’écart. Un écart allant s’agrandissant, devenant abyssal d’un quartier à l’autre et risquant d’un moment à l’autre d'aboutir à une guerre fratricide entre les tunisiens, qui depuis que « tala3a el bedrou 3aleyna » n’ont eu de cesse de jauger leur interlocuteur selon son degré de foi.

Partout où les extrémistes religieux passent, ils divisent le pays en deux : les chiites et les sunnites au Moyen-Orient, les sionistes et les palestiniens, les coptes et les islamistes en Egypte, et en Tunisie ils ont monté de toute pièce l’accusation d’hérésie à certains tunisiens, menaçant les animateurs de la chaîne Nessma pour avoir passé le film Persepolis, mettant le pays à feu et à sang, brûlant la maison de Nabil Karoui, allant jusqu’à scander « Morts au juifs », sans raison aucune à l’aéroport le jour de l’arrivée du chef de Hamas, Ismaïl Heneya… Les tunisiens sont devenus fous à cause de la fetna orchestrée par les islamistes au pouvoir. Ils veulent la guerre civile comme en Algérie ou notre entière soumission.

L’enjeu du procès de Nessma est double : celui de la liberté d’expression et celui de la liberté artistique.

Indépendamment de la chaîne Nessma et de son directeur Nabil Karoui , la question qui se pose aujourd’hui est celle de la place de l’artiste et de l’œuvre artistique dans une société qui se veut de plus en plus puritaine et qui au départ de Ben Ali a réveillé son conservatisme exacerbé par des années de frustrations religieuses et tribales.

Il devient urgent en Tunisie d’inscrire les droits fondamentaux de l’artiste dans la constitution mais aussi celui de l’œuvre d’art, qui doit être protégée. L’art peut-il avoir la prétention de tout représenter même Dieu ? Oui car l’art est libre. On ne peut freiner l’imagination comme on ne peut freiner l’artiste. Et si Dieu l’avait voulu, il n’aurait pas donné à l’homme la faculté de se l’imaginer mentalement. Et si on se représente Dieu comme un vieillard à barbe blanche c’est parce que dans l’inconscient collectif, Dieu est la représentation transcendante du patriarche. Il ne faut pas oublier que les religions monothéistes sont apparues dans des sociétés tribales. Dans ses Structures anthropologiques de l’imaginaire, Gilbert Durand explique en effet que « le surmoi est avant tout l’œil du Père, et plus tard l’œil du roi, l’œil de Dieu, en vertu du lien profond qu’établit la psychanalyse entre le Père, l’autorité politique et l’impératif moral. »

Si je soutiens Nessma aujourd’hui, c’est d’abord, pour dénoncer la récupération odieuse qui a été faite de ce film d’animation. Le taux d’audience s’est élevé en effet à environ 1%... Or tout de suite une manifestation monstre a été orchestrée pour dénoncer un film que finalement….aucun des manifestants n’a vu ! Ce film qui dénonçait les dangers de l’islam politique à l’iranienne a tout bonnement été réduit à ces quelques minutes où une gamine parlait à son Dieu de qui elle était la prophétesse. C’est encore une fois l’adage de celui qui montre la lune et dont on regarde le doigt. Les islamistes ont su tirer profit de ce film en renversant à leur avantage l’équilibre des forces et en attisant la haine populaire contre la chaîne Nessma.

Certains islamistes se sont même permis d’agresser la famille du directeur en son domicile, et cette ligne rouge à ne pas franchir n’a pas été suffisamment réprimée par la justice qui n’a jugé bon que de leur faire écoper d’une amende, risible, pour l’acte odieux qu’ils étaient sur le point de perpétrer.

Si je soutiens Nessma aujourd’hui c’est parce qu’une révolution des mentalités devient urgente. La révolution populaire qui n’a jamais éliminé la misère et l’exploitation a été tout de suite récupéré par les islamistes, qui se trompant de combat on apporté une réponse religieuse à un problème d’ordre socio-économique.

Il a fallu des siècles à la France pour faire sa révolution culturelle. Les inquisiteurs du XVIe siècle ont de beaux jours devant eux à l’aube de cette deuxième décade du XXIe siècle. Certains en sont encore à exprimer par la violence ce qui ne devrait être qu’un combat d’idées. Je soutiens aujourd'hui Nessma comme j'ai défendu hier Ali Larayedh... le premier pour la liberté d'expression, le deuxième pour la liberté individuelle.Ce genre de combat devrait transcender les appartenances partisanes.


Ceux qui pensent aujourd'hui que ce combat est celui de Nessma seule ou de Karoui seul, se trompent, c'est celui de tous les tunisiens qui veulent aujourd'hui dire non à la dictature de la pensée islamique, comme ils ont dit à la dictature de la pensée zabatiste.Soutenons Nessma pour son combat pour la liberté non seulement d'expression mais d'abord de pensée.


Ce procès signera-t-il la fin de la liberté de culte et de la liberté culturelle? C’est au juge qu’incombe la lourde tâche de statuer demain sur la vision que l’on donnera à la Tunisie de demain. Conservatrice et rétrograde comme le veut l’agenda de certains partis politiques à mouvance islamiste ou progressiste et libre comme l’ont voulu ceux qui sont morts pour la nécessité de vivre dignement et librement.


Signez la pétition svp:

http://www.petitions24.net/petition_de_soutien_a_nessma

Pour suivre le dossier Persopolis et Nessma sur mon blog, je vous renvoie à mes deux anciens articles.

http://jolanare.blogspot.com/2011/10/oh-my-god.html

http://jolanare.blogspot.com/2011/10/le-dieu-des-iconoclastes-variations.html

( publié aussi sur Nawaat) http://nawaat.org/portail/2011/10/16/le-dieu-des-iconoclastes-variations-autour-dallah/